La « reproduction sociale » ou comment éviter l’opposition stérile, manichéenne, simpliste et haineuse des classes sociales

La reproduction sociale qui désigne le phénomène sociologique d’immobilisme social intergénérationnel est un fait dans notre société. Chaque groupe social se reproduit (volontairement ou involontairement, consciemment ou inconsciemment). Ainsi, les familles de cadres tentent d’inculquer à leurs enfants les valeurs de leur milieu dans l’espoir de voir ceux-ci « réussir » leur vie et ne pas être « déclassés ». Les ouvriers, de même, inculquent les valeurs de leur milieu à leurs enfants mais en espérant que ceux-ci les « dépassent » quant à la position sociale. Dans l’ensemble, chaque individu et famille sont comme portés par leur milieu (qu’ils n’ont pas vraiment choisi) et un enfant de cadre est tout aussi influencé par son milieu qu’un enfant d’ouvrier. Certes, le « champ des possibles » du dernier est moins vaste, dans les faits, mais les deux subissent et reproduisent les valeurs de leur milieu et cela souvent inconsciemment. Ceci doit nous amener à ne plus opposer par défaut les classes sociales puisque chaque individu subit, d’abord, l’influence de la sienne et il ne conscientisera peut-être jamais cela. En quelque sorte, chaque individu est plus ou moins « victime » de sa classe sociale et prend, qu’il le veuille ou non, les valeurs et les codes de celle-ci. Certes, à « l’arrivée », un enfant de cadre a souvent une « meilleure » position sociale qu’un enfant d’ouvrier, mais le premier ne l’a pas plus choisie que le dernier. Comprendre le mécanisme sociologique et économique qui crée la reproduction sociale permet de ne pas diviser le monde de manière simpliste et manichéenne entre les méchants qui dirigent parce qu’ils sont méchants et les bons qui se font exploiter parce qu’ils sont bons. Puisque personne ne choisit sa naissance, il n’y a pas de « coupables et responsables absolus » de la marche du monde. Et si on est très enclin à expliquer (voire même à justifier) le comportement de certains individus par leur milieu social, nous devons le faire dans tous les sens possibles : et pour les classes modestes et pour les classes dominantes. Il n’y a aucune raison valable qui justifierait qu’un enfant d’ouvrier soit « excusé » compte tenu de son milieu social et que l’on traite un enfant de cadre comme un être tout puissant capable de dépasser les codes de sa classe sociale. Ouvriers ou cadres sont semblables en cela qu’ils sont tous formés et influencés par leur milieu social et c’est pourquoi il faut traiter le sujet sociologiquement et non moralement en mettant des étiquettes de valeur sur les individus.

Tuer une personne ou bien tuer une idée ?

Quand nous désirons (dans notre opinion) améliorer le monde, nous faisons souvent l’erreur de combattre les gens qui ont d’autres idéologies ou comportements en croyant qu’en les éliminant ou neutralisant, tout irait mieux. Or, on ne peut tuer une idée quand bien même nous tuerions celui qui la propage. Averroès disait : « La pensée a des ailes, nul ne peut arrêter son envol. » Nous pourrions tuer tous nos opposants (enfin, en théorie). Mais ensuite il faudra détruire tous les livres, les films, les cd, les inscriptions, les lettres etc. qui témoignent d’idées dont nous ne voulons pas. Et une fois que nous aurons réussi cela (chose bien évidemment impossible), il faudra encore s’assurer que les idées dont nos ennemis étaient porteurs ne naîtront plus dans la tête d’autres personnes. Et c’est une autre difficulté insurmontable qui rend inutile l’élimination des adversaires : tant que les conditions qui créent certaines idéologies ou comportements existeront, ces idéologies et comportements naîtront inlassablement… Et il faudra encore tuer leurs porteurs et ainsi de suite. L’élimination des idées par l’élimination des personnes n’est pas seulement immorale et incohérente, elle est impossible et impraticable. Pour tuer une idée il faut détruire les causes qui la provoquent.

« Tuer un homme ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. » Sébastien Castellion. On ne peut, sous prétexte de défendre une meilleure idéologie que celle de notre adversaire, tuer cet adversaire. Car quelle qualité pourrait avoir une idéologie qui justifie le crime ? Au nom de quel haut principe moral on se permet d’enlever la vie à un congénère ? Y a-t-il plus important que le droit à la vie ? Comment prétendre chercher la paix dans la violence ?

Mais, évidemment, il ne s’agit pas de non-action et de pacifisme extrême… Comme disait Gandhi « Entre la violence et la non-violence, je choisis la non-violence ; entre la violence et la lâcheté, je choisis la violence. » La violence ne peut pas être un moyen d’action car elle est toujours imprévisible dans ses conséquences. Mais elle peut être un moyen de défense quand c’est le seul qui reste. Celui qui recourt à la violence pour défendre ses idées doit être dans une situation extrême et d’extrême danger. Tant qu’il n’est pas dans cette situation, sa violence n’est qu’une excuse habillée dans les beaux habits d’une idéologie. La violence est toujours un échec : de la parole, de la raison, de la force, de la maîtrise de soi, de l’intelligence etc. Elle ne peut être, dans ce cas, une action mais elle doit demeurer une réaction exceptionnelle et maîtrisée.

Demandons-nous qu’a obtenu l’humanité en utilisant la violence comme action ? Un groupe a-t-il fait asseoir un gouvernement (au sens large) juste en agissant violemment en premier lieu ? Ou bien ne l’a-t-il fait qu’en réagissant à une violence première ? On ne peut et porter un idéal juste et porter la haine de l’Autre et le désir de l’éliminer. Ces sentiments ne peuvent subsister ensemble dans la même personne. Céder à la haine est une preuve de faiblesse. Les faibles n’amélioreront jamais le monde.

Tous les grands personnages de ce monde ont refusé de haïr leurs adversaires et c’est pourquoi ils ont contribué à améliorer le monde. Unes des dernières paroles de Missak Manouchian avant d’être fusillé par les Nazis ont été : « Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit ». Et c’était un résistant.